Cyril / mortes- eaux, impression numérique, 2019. Barque d’ostréiculteur en processus de transfiguration, avec la collaboration des guérisseurs d’épaves.

Guérisseurs d’épaves (série), impressions numériques, 2019.

Maumusson, image extraite de l’installation vidéo, écran 1, 2019.

Maumusson, image extraite de l’installation vidéo, écran 2, 2019.

Évanescence

« […] Depuis janvier 2018, l’île d’Aix et l’île Madame sont les territoires d’attention, de réflexion, d’immersion et d’aixplorations géo-poétiques de deux artistes engagés dans un flux vital. Deux êtres de pensées vagabondes qui conjuguent, dans leur vie et dans leur art, recherche et création, nature et culture : le jardinier-paysagiste- philosophe Gilles Clément et l’aquapoète-plasticien-transfrontière Patrick Beaulieu.

Ils ont pris la mer, accosté, marché, observé les paysages, saisi la plénitude et la diversité vivante de ces deux terres rares tout autant que leurs fragilités.

Des rencontres, dialogues, collaborations se sont engagés en profondeur et dans la durée avec des acteurs de ces territoires, ceux qui vivent et travaillent là : résidents permanents ou temporaires, passionnés de botanique, ostréiculteurs, marins, jardiniers, restaurateurs d’embarcations, pédologues, paléontologues, étudiants de l’ENSAD-Limoges, artistes, chercheurs en géologie sous-marine du LIENSs Université de La Rochelle-CNRS, géographes, ingénieurs, compositeurs, etc.

Entre janvier 2018 et avril 2019, les deux artistes ont présenté leurs démarches artistiques, livré l’évolution de leurs approches des deux îles aux cours de sept conférences-rencontres. Ils ont créé des liens : ont apprivoisé et ont été apprivoisés. Les fruits de ces liens créatifs et la richesse des regards sur ces îles jardins de Gilles Clément et de Patrick Beaulieu sont restitués, du 29 juin au 30 septembre 2019, dans une exposition fédératrice, multi-site, buissonnière et océanique reliant art, écologie et poétique du vivant.

Leurs œuvres et les collaborations d’artistes associés Olivier Boé, Thérèse Rautureau, Pierre-Luc Sénécal, Hernani Villaseñor, s’offrent avec justesse aux promeneurs dans les paysages de l’île d’Aix et de l’île Madame, en bordure de chemins, plages, dans des baies, dans les deux forts des deux îles et jusqu’à la Fontaine Royale de Lupin à Saint-Nazaire-sur-Charente. Elles sont partages de connaissances, d’étonnements, de possibles, sources de renouvellements et de résilience »
– Dominique Truco, « îles jardins îles paradis. île d’Aix, île Madame, Patrick Beaulieu, Gilles Clément : deux îles, deux artistes pour relier art, écologie et poétique du vivant ». 

[…]

« Des îles d’Aix et Madame, de la Mer du Pertuis d’Antioche à l’estuaire de la Charente et jusqu’à sa source, Patrick Beaulieu a développé d’étonnantes rencontres avec ces territoires et une diversité de résidents qu’il nomme : les capteurs de nacre (les ostréiculteurs), les semeurs de fossiles (pédologues et paléontologues amateurs),  les sondeurs de dunes (chercheurs en géologie marine du LIENSs CNRS-Université de La Rochelle) et les guérisseurs d’épaves (restaurateurs d’embarcations).

Ce tout premier travail d’explorations et de dérives sur le territoire terrestre et marin français donne lieu à la création d’un corpus d’œuvres en prise avec le vivant, la mouvance, l’évanescence des paysages et des gens, les forces de la nature.

Au chantier Rabeau, atelier associatif de la baie de Bourcefranc-le-Chapus, c’est avec les guérisseurs d’épaves, passionnés de patrimoine marins et restaurateurs de lasses marennaises que l’artiste travaille à la production d’œuvres nouvelles, flottantes, visuelles et sonores associant des habitacles de bateaux (cabines de chaland), ainsi qu’une barque en bois (lasses marennaises).

Sur l’anse et le front de mer de Port des Barques, sur l’île Madame et sur l’île d’Aix, quatre installations visuelles et sonores de la série Un loup qui nous caresse offrent une expérience contemplative depuis l’intérieur de vénérables cabines de bateaux ostréicoles (chalutier, chaland) transfigurés en postes d’observations et d’écoutes.

Dans l’intimité de ces modestes habitacles et devant la vastitude de leurs environnements, on s’y recueille, souligne Patrick Beaulieu, pour écouter les bruissements et observer les miroitements qui révèlent les secrets des vives eaux et des mortes eaux. Depuis l’intérieur de l’habitacle, on observe l’horizon océanique mais aussi, plus près de nous, les traces perceptibles et palpables d’un temps révolu. À travers les ambiances sonores de clapotis, houles et bourrasques, on peut parfois entendre l’écho d’expériences de marins et pêcheurs ayant (sur)vécus à des océans tempétueux. Le titre de la série Un loup qui nous caresse s’inspire d’une expression des anciens évoquant les forces de la nature qui nous dépassent.

Ces forces de la nature, tempête et déchainement des éléments exploseront dans la poudrière du Fort de l’île Madame avec l’installation sonore Foudre. Se répercutant dans la salle intérieure et les corridors de la poudrière, les échos d’un orage semblent imprégner le lieu de la mémoire des tempêtes qui ont touché ou effleuré l’île.

Au Fort Liedot, l’installation vidéo Maumusson [1] (5’30) aborde, de manière poétique, les forces mouvantes et les zones troubles qui caractérisent la relation entre la mer et la terre et entre l’humain et son environnement. Ce diptyque vidéo révèle d’une part une cartographie animée provenant d’études scientifiques sur les déplacements perpétuels de sédiments subaquatiques et d’autre part, une séquence vidéo captée lors d’une opération de remblaiements par l’humain d’une plage insulaire [2]. L’œuvre évoque ce geste (mouvement) perpétuel et fragile du gain de la mer sur la terre et de la terre sur la mer. (Composition sonore Pierre-Luc Sénécal)

Dans la Fontaine Royale de Lupin [3], à Saint-Nazaire sur Charente, le vidéo Le souffle traite de la dilution d’un Fleuve, la Charente, depuis sa source jusqu’à son embouchure. Des séquences visuelles s’entremêlent et se fondent lentement les unes dans les autres par une «dissolution d’images» provenant de la source d’alimentation naturelle du Fleuve et aussi de certaines de ses sources de contamination.

La source hydrogéologique de la Charente, qui s’amorce à Chéronnac en Haute-Vienne, dans l’emprise du cratère de la météorite de Rochechouart, est un tout petit filet d’eau qui ressort de la pierre, hésite, s’étouffe, se retourne et rebondit. Ce sont ces premiers balbutiements d’un fleuve que l’on retrouve en ouverture de la vidéo. Les séquences filmées de certaines sources de contaminants quand à elles proviennent notamment de sites de déversement de flux dans des zones industrielles bordant la Charente. Depuis le premier souffle d’un fleuve, un frêle jaillissement à la source, la vidéo nous entraine dans une sorte d’écoulement visuel qui prendra progressivement force, d’un affluent à l’autre.

Restaurée par « les guérisseurs d’épaves » la noble Cyril II, offerte à l’artiste par un ancien ostréiculteur Yannick Chevillo, reprendra la mer métamorphosée en installation visuelle et sonore pour des excursions évanescentes et performatives nocturnes aux abords de l’île d’Aix, l’île Madame et de Port-des-Barques avec la mystérieuse flottille de lasses marennaises et chalands d’ostréiculteurs.

Au Fort Liedot, et sur la cabane du Chantier Rabeau de Bourcefranc-le-Chapus, des photographies numériques des guérisseurs d’épaves approchent plénitude et péril. »


[1] Le pertuis de Maumusson est redouté des marins du fait de la puissance des courants, des forts remous caractéristiques des phénomènes de maelstrom et de la formation de déferlantes par mauvais temps. Ces conditions de navigation particulièrement difficiles en font un endroit sujet à de nombreux naufrages. Il tire son nom de l’ancien français « Mauvaise musse », signifiant « Mauvais chemin ». (Extrait de Wikipedia – https://fr.wikipedia.org/wiki/Pertuis_de_Maumusson )
[2] Source des images : unité mixte de recherche CNRS du LIENSs de l’Université de La Rochelle (Éric Chaumillon et Thibault Coulombier) et Patrick Beaulieu.
[3] La Fontaine Royale, dite Fontaine de Lupin à Saint-Nazaire-sur-Charente, implantée dans le lit de la Charente, fut construite en 1676 et reconstruite en 1763, en aval du Fort Lupin. Historiquement, il s’agit de la première source captée, puisque son origine remonte à la fondation de l’arsenal de Rochefort, pour permettre aux navires de se ravitailler en eau potable. Active jusqu’au début du XXème siècle, la Fontaine Royale de Lupin est l’une des trois seules “aiguades” – lieu où les navires s’approvisionnent en eau douce – conservées de nos jours (les deux autres sont à Brest et à Belle-Île). Saint-Nazaire-sur-Charente possède également deux autres fontaines : la Fontaine de Fontpourri et la Fontaine des Morts. Ces deux sources dotées d’un édicule en pierre de taille servaient de réserve pour alimenter la Fontaine Lupin.
– Dominique Truco, « Le regard de Patrick Beaulieu dans le paysage de l’île Madame, de l’île d’Aix, sur le front de mer de Port-des-Barques, à la Fontaine Royale de Lupin de Saint-Nazaire-sur-Charente, à l’atelier Rabeau de la Baie de Bourcefranc-le-Chapus, au Fort Liédot et de la source de la Charente à l’océan ». 

Îles jardins, îles paradis est soutenu par la Direction régionale des affaires culturelles Nouvelle-Aquitaine, la région Nouvelle-Aquitaine, la communauté d’agglomération Rochefort Océan, le Conseil départemental de Charente-Maritime, la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement Nouvelle-Aquitaine, le Conseil des arts et des lettres du Québec, le Conseil des arts du Canada, Les Lasses marennaises, l’Espace Mendès France, le Centre Intermondes, les chercheurs du LIENSs – unité mixte de recherche (CNRS/ Université de La Rochelle), l’École européenne supérieure de l’image de Poitiers et la Faculté de sciences fondamentales et appliquées de l’Université de Poitiers.

Patrick Beaulieu remercie les habitants des communes de l’Île d’Aix, de Port-des-Barques Île Madame et de Saint-Nazaire-sur-Charente.